Une veste

Un soir, je suis à vélo, j'aperçois une veste, par terre, parmi les hautes herbes qui bordent le chemin de l'Usine-à-Gaz.

Je me souviens, je travaillais dans un accueil de nuit – j'y pense parce que le long de ce même chemin, il y a un sleep in. Dans ce genre de maison on trouve généralement un vestiaire avec des habits de seconde-main, pour qui en aurait besoin: celui qui le lendemain doit avoir des vêtements de chantier, celui qui ne peut plus se voir dans ses habits trop portés, espèce d'insupportable deuxième peau, stigmatisante. Ou simplement pour avoir la possibilité de changer d'apparence de temps à autre, ce qui, sans être la première nécessité, n'est pas la dernière non plus.

Et puis, quand le matin il pleut, celui qui sait que sa journée passera à errer d'abri en abri a la sagesse de s'assurer un imperméable. Rarement celle de se lever avant la dernière minute. Il apparaît au milieu des derniers rangements, juste avant la fermeture de la maison, alors que nous avons tenté de le réveiller trois fois. (Faire ça avec des adultes, c'est étrange, on entre dans la chambre, il faudrait pour être efficace prendre un ton sec et distant, mais il y a chez le dormeur une vulnérabilité qui incite à ne pas agir trop durement). Il débarque en cuisine, râle parce qu'il n'y a plus de café, parce qu'on aurait pu l'attendre avant de ranger, qu'on est chiant avec ces horaires, qu'il pleut et qu'il n'a pas de veste. Habitué aux râleurs, on ne lève qu'à peine les yeux de la brosse à récurer, mais on le sent venir. Ce n'est même pas qu'il soit spécialement implorant, ni particulièrement sympathique, mais on ne peut raisonnablement pas le laisser sortir comme ça, en pull. Alors d'accord, un de nous deux descend avec lui. Le vestiaire est à la buanderie, au sous-sol, ce qui ne manque pas d'inconvénients: celui qui reste est seul pour gérer la sortie des autres retardataires – pas les plus conciliants – celui qui descend est coincé, impossible de laisser le type se balader dans les caves. Et ça ne rate jamais, il met déjà du temps pour choisir un imperméable, puis se découvre un besoin urgent de changer de pantalon, de chaussettes, et puis cette chemise, là, lui plaît bien. Réveillé cette fois tout à fait par la perspective de se servir gratuitement, il fouille l'entier de la réserve, même les habits pour femmes. Et s'il comprend qu'il y a encore un réduit avec des chaussures, je promets que même d'un naturel patient, il faut se contenir pour ne pas devenir brusque. On regrette bien sûr de s'agacer pour si peu, mais on est fatigué et on aimerait terminer sans faire d'heures supplémentaires. Excessivement tatillon dans ces moments où on a l'impression d'avoir suffisamment donné.

Quand parfois, sortant de la maison enfin vide, nous découvrons des vêtements suspendus à des arbres, jetés depuis les fenêtres des chambres, des vêtements qui peut-être ont été donnés la veille, il vaut mieux se préserver et ne surtout pas chercher à comprendre pourquoi.

Un matin d'hiver, couchée dans l'herbe givrée du jardin, une veste, de nouveau. Brune, matelassée, sa position le long de la haie laisse penser qu'elle a été lancée depuis le chemin de l'Usine-à-Gaz. La saison et la nuit excluent l'hypothèse qu'elle tenait trop chaud à quelqu'un, au point de vouloir s'en débarrasser. C'est étonnant, la forme inanimée, presque abstraite, que prend un vêtement sur le sol, et comme il reste étrangement habité.

 

————————————

Fabrique / bricole de livres
Derrière les lauriers
Avenir / Savonnerie (texte)
DU FOND DE LA POCHE
feuilles pliées
opus incertum (livres uniques)
Assemblages maison